“Il y a un nouveau cabinet de kiné du sport dans ma rue. KSP. KSF. KOS. KPRO. Je ne sais plus.”
Je suis Jérôme Auger, kinésithérapeute, fondateur de l’Institut de Kinésithérapie.
J’écris pour ceux qui veulent penser leur pratique autant que l’exercer.
Même logo épuré. Même palette marine ou noir et blanc.
Même rack à squat dans la vitrine. Même dry needling affiché en grand.
Même tapis de pelouse synthétique en bandeau Instagram.
Même promesse : la kiné du sport. Le coureur qui fait 150 km par semaine et qui a un peu mal au genou.
Pendant que les patients chroniques : ALD, polypathologies, douleurs persistantes, deviennent les grands oubliés du système.
On prend un local. On paye un architecte une fortune. On remplit de machines. On attend.
Ça marchait il y a dix ans.
C’est fini.
Je ne critique pas. Je regarde.
J’ai longtemps cru moi aussi que les machines créaient la valeur.
Puis j’ai vu des cabinets magnifiques. Vides.
J’ai reçu récemment un patient de 52 ans.
Trois cabinets déjà faits.
Plateau technique magnifique à chaque fois. Dry needling. Exercices sur tableau Veleda. Rack à squat. Leg extension. Deadlift chargé.
Il m’a dit une phrase très simple.
“Personne ne m’a vraiment expliqué ce que j’avais.”
C’est ça, le vrai sujet.
Les patients ne viennent pas pour la machine.
Ils viennent parce qu’ils ont peur.
Parce qu’ils ne comprennent pas.
Parce qu’un médecin leur a dit un truc qu’ils n’ont pas digéré.
Parce qu’ils ont essayé trois fois ailleurs et que ça n’a pas marché.
Ce qu’ils cherchent, ce n’est pas un catalogue de fonctionnalités.
C’est quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Qui le dit clairement. Qui donne un cap.
L’empilement de matériel, c’est la réponse d’un secteur qui a peur de l’avenir et qui compense par du concret. Qui déplace le pourquoi vers le comment.
C’est rassurant à acheter.
Ça ne soigne pas mieux.
Maintenant, parlons de ce qui arrive vraiment.
140 000.
C’est le nombre de kinés en France d’ici 2030. La population, elle, n’augmente que de 9 % sur la même période.
Plus de praticiens. Pas plus de patients.
+34 %.
C’est la hausse de densité nationale en cinq ans. Dans les grandes villes, la saturation est déjà là.
+228 %.
C’est l’augmentation des remplaçants exclusifs depuis 2020.
Ce n’est pas une profession qui va bien. C’est une profession qui précarise ses jeunes sans le dire.
5,7 millions.
C’est le nombre de personnes supplémentaires de plus de 75 ans d’ici 2040.
Le futur du métier a 78 ans. Pas 28.
Le marché existe. Massivement. Durablement.
Mais ce n’est pas celui qu’on croit.
Ce n’est pas le sportif du dimanche avec une tendinite d’Achille.
C’est la personne âgée avec trois affections de longue durée, sédentaire, qui vit seule, qui a peur de chuter.
C’est le post-chirurgical complexe que le chirurgien a opéré.
C’est le malade chronique que la médecine de ville ne sait plus gérer.
+67,9 %.
C’est la hausse des sociétés d’exercice libéral entre 2020 et 2024.
La profession ne se regroupe plus en cabinet artisanal à deux associés. Elle se capitalise. Elle se structure.
L’accès direct est en expérimentation dans seize départements depuis 2024.
Ce qui entre en expérimentation en France ne recule presque jamais.
Le télésoin est conventionné. Jusqu’à 20 % de l’activité peut se faire à distance.
L’IA prescrira des programmes d’exercices à distance mieux que nous. Déjà.
Les APA arrivent. La prescription d’activité physique leur appartient déjà en partie.
Ce n’est plus le secteur qu’on a connu.
Dans dix ans, il y aura deux types de cabinets.
Ceux qui auront misé sur le plateau technique, le sportif urbain, l’Instagram. Ils se battront sur les prix, le recrutement et la visibilité. Beaucoup découvriront que le modèle est plus fragile qu’ils l’imaginaient.
Et ceux qui auront compris que l’avenir ne se joue pas dans les équipements qu’on enfile dans 350m².
Il se joue dans la prise en charge des patients complexes que la médecine de ville ne sait plus gérer.
Il se joue dans la pédagogie, dans l’écoute active. Expliquer la douleur, le mouvement, le pronostic, mieux qu’un algorithme, mieux qu’une fiche HAS.
Il se joue dans l’identité clinique. Ce que tu es capable de faire que personne d’autre ne fait exactement comme toi.
Les cabinets qui survivront n’auront pas eu le plus de machines.
Ils auront construit quelque chose d’irremplaçable.
Un positionnement. Une méthode. Une relation.
La différenciation par le matériel, c’est une course.
Et dans une course, tout le monde finit par se retrouver au même endroit.
Reste la question : toi, tu cours vers quoi ?
Je suis Jérôme Auger, kinésithérapeute, fondateur de l’Institut de Kinésithérapie.
J’écris pour ceux qui veulent penser leur pratique autant que l’exercer.
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