“Une vérité qu’on ne questionne plus.
Un rite. Une liturgie.”
Je suis Jérôme Auger, kinésithérapeute, fondateur de l’Institut de Kinésithérapie.
J’écris pour ceux qui veulent penser leur pratique autant que l’exercer.
Chez nous, c’est 30 minutes.” Pourquoi ? “Parce que.”
Nietzsche appelait ça philosopher à coups de marteau. Taper sur les croyances pour entendre si elles sonnent creux.
Alors faisons-le.
Pourquoi 30 minutes ? Pourquoi pas 12 ? Pourquoi pas 45 ? Pourquoi pas 1h15 ?
À quel moment une durée arbitraire est devenue un marqueur de qualité ?
La réponse n’est pas clinique. Elle est administrative.
La profession existe légalement depuis 1946, née le même jour que la Sécurité sociale. La première convention avec l’Assurance Maladie date de 1962. La NGAP, le texte qui régit notre facturation, a été créée en 1972.
Et quelque part dans ce demi-siècle de sédimentation réglementaire, une formule administrative a fini par s’imposer comme vérité clinique.
L’arrêté du 4 octobre 2000 dispose sobrement :
“Sauf exceptions prévues dans le texte, la durée des séances est de l’ordre de trente minutes.”
“De l’ordre de.”
Pas “doit être de.”
Pas “est optimal.”
Une indication de remboursement transformée progressivement en dogme clinique par des décennies d’habitude.
C’est ça, une idole.
Ce que la science dit.
Je vais dire quelque chose qui dérange :
Il n’existe aucune preuve scientifique solide montrant qu’une séance de 30 minutes est supérieure à une séance de 10 minutes ou à une séance d’une heure.
Ce n’est pas une opinion.
Une vaste synthèse de méta-analyses et de revues systématiques publiée dans Sports Medicine en 2024 sur l’exercice dans les douleurs musculosquelettiques (Arora et al., Sports Medicine, 2024).
Résultat : les variables optimales de prescription : durée, fréquence, intensité, volume, restent mal établies.
Seules 10,9 % des revues analysaient réellement le lien entre ces variables et les résultats cliniques.
274 revues.
Des milliers de patients.
Et on ne sait toujours pas quelle durée de séance est optimale.
Une revue systématique dans Scientific Reports (Mueller & Niederer, 2020) suggère que dans la lombalgie chronique, 20 à 30 minutes par séance à haute fréquence hebdomadaire semble produire de bons effets, mais avec un niveau de preuve bas à modéré, et en soulignant que la fréquence des séances prime largement sur la durée.
Rien d’étonnant.
Tout bon pédagogue sait que peu mais souvent est la meilleure manière de stimuler les apprentissages.
Ce n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle.
Piaget expliquait déjà que l’apprentissage n’est pas une simple transmission d’information, mais une construction progressive par l’expérience et l’ajustement.
Puis Bernstein a montré que le mouvement humain se construit par exploration et adaptation progressive aux contraintes du corps et de l’environnement.
Richard Schmidt développera ensuite la théorie des schémas moteurs : un geste ne devient automatisé qu’à travers la répétition, la variabilité et le feedback.
Autrement dit :
on ne transforme pas durablement un comportement moteur en distribuant quelques exercices comme une ordonnance.
La science de la rééducation confirme ce que la science de l’apprentissage dit depuis un siècle.
Pour la rééducation post-LCA, Fausett, Reid & Larmer (2023) sont plus directs encore : aucune relation claire n’a pu être établie entre la durée des séances de kinésithérapie et les résultats cliniques du patient.
La littérature parle de volume total, d’adhérence, de progressivité, de fréquence, de qualité de la relation thérapeutique.
Pas d’un chiffre magique.
On a transformé la durée en totem. Comme si le soin existait uniquement à travers le chronomètre.
Mais voilà où ça devient plus grave.
Parce qu’il y a une deuxième idole. Moins visible. Et tout aussi creuse.
En ce moment, sur les réseaux, une tendance monte.
Des kinésithérapeutes, souvent bien intentionnés, prônent ouvertement de réduire le nombre de séances, d’autonomiser le patient le plus vite possible, de lui “rendre sa liberté.”
2-3 séances. Des exercices prescrits. « Vous les ferez chez vous ou à la salle ».
Ça s’appelle de l’autonomisation. Ça sonne bien. Ça ressemble à de l’EBP.
Sauf que c’est une autre idole.
La science que ces mêmes praticiens invoquent leur répond clairement.
Une revue systématique publiée dans Physiotherapy Theory and Practice en 2025 (Rodríguez-Nogueira et al.) a analysé 13 études portant sur 1 555 patients.
Conclusion sans ambiguïté : la relation thérapeutique entre le kiné et son patient a une influence positive démontrée sur les résultats cliniques.
Elle ne se construit pas en 3 séances. Elle se construit dans le temps, dans la répétition du contact, dans la confiance accumulée.
Alors quand j’entends : “Je fais 2-3 séances, je pose un diagnostic, je donne des exercices, et au revoir.”
Je me demande de quelle science on parle.
Parce que les patients “autonomisés” en 3 séances que je reçois en consultation six mois plus tard n’ont pas tenu leurs exercices.
Moins par manque de volonté, que par manque de lien et de compréhension de ce qu’ils doivent faire.
La vraie contradiction de notre époque.
D’un côté, on débat de la durée, 30 minutes, trop ? Pas assez ?
De l’autre, on réduit le nombre de séances au nom d’une autonomie qui ressemble surtout à un désengagement clinique.
Les deux erreurs ont le même fond : confondre l’organisation du cabinet avec le soin.
La vraie question n’est pas : “Combien de temps dure la séance ?”
La vraie question est : “Qu’est-ce qui change chez ce patient-là ?”
J’ai vu des séances de 10 minutes transformer une trajectoire. Un test. Une explication. Une décision. Une progression précise.
Et j’ai vu des séances d’une heure où il ne se passait presque rien.
Et j’ai vu des patients “autonomisés” en 3 séances rechuter six semaines plus tard, parce que personne n’avait construit avec eux ce qui rend un exercice tenu dans le temps.
Un sportif de haut niveau.
Une lombalgie chronique.
Une personne âgée déconditionnée.
Un adolescent anxieux.
Un patient post-opératoire.
Même durée. Même logique. Même format. Même nombre de séances.
Sérieusement ?
Nietzsche écrivait : “Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges.”
Notre profession doit réapprendre à penser. Pas seulement à appliquer. Pas seulement à simplifier.
Le futur de la kinésithérapie ne se joue pas dans la réduction du contact clinique. Il se joue dans la qualité de ce contact.
Oser remettre en question les idoles du métier. Y compris les nouvelles.
Celles qui arrivent habillées en modernité.
Je suis Jérôme Auger, kinésithérapeute, fondateur de l’Institut de Kinésithérapie.
J’écris pour ceux qui veulent penser leur pratique autant que l’exercer.
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